|
|
(9 Juillet 1849)
(...)
« Messieurs, j'entends dire à tout instant, et j'ai entendu dire
encore tout à l'heure autour de moi, au moment où j'allais monter à
cette tribune, qu'il n'y a pas deux manières de rétablir l'ordre. On
disait que dans les temps d'anarchie il n'y a de remède souverain que la
force, qu'en dehors de la force tout est vain et stérile. (...)
Il faut profiter du silence imposé aux passions anarchiques pour donner
la parole aux intérêts populaires. (Sensation). Il faut profiter de
l'ordre reconquis pour relever le travail, pour créer sur une vaste
échelle la prévoyance sociale ; pour substituer à l'aumône qui
dégrade (Dénégations à droite) l'assistance qui fortifie ; pour fonder
de toutes parts, et sous toutes les formes, des établissements de toute
nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le travailleur ;
pour donner cordialement, en améliorations de toutes sortes, aux classes
souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux amis ne leur ont jamais
promis ! Voilà comme il faut profiter de la victoire. (Oui, oui,
Mouvement prolongé)
Il faut profiter de la disparition de l'esprit de révolution pour faire
reparaître l'esprit de progrès. (...)
Donner à cette assemblée pour objet principal l'étude du sort des
classes souffrantes, c'est-à-dire le grand et obscur problème posé par
Février, environner cette étude de solennité, tirer de cette étude
approfondie toutes les améliorations pratiques et possibles ; substituer
une grande et unique commission de l'assistance et de la prévoyance
publique à toutes les commissions secondaires qui ne voient que le
détail et auxquelles l'ensemble échappe ; placer cette commission
très-haut de manière à ce que l'on l'aperçoive du pays entier
(Mouvement) ; réunir les lumières éparses, les expériences
disséminées, les efforts divergents, les dévouements, les documents,
les recherches partielles, les enquêtes locales, toutes les bonnes
volontés en travail, et leur créer ici un centre, un centre où
aboutiront toutes les idées et d'où rayonneront toutes les solutions ;
faire sortir pièce à pièce, loi à loi, mais avec ensemble, avec
maturité, des travaux de la législature actuelle le code coordonné et
complet, le grand code chrétien de la prévoyance et de l'assistance
publique ; en un mot, étouffer les chimères d'un certain socialisme sous
les réalités de l'Évangile. (Vive approbation) (...)
Je viens de dire : les chimères d'un certain socialisme, et je ne veux
rien retirer de cette expression, qui n'est pas même sévère, qui n'est
que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce à dire que, dans
cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions
inouïes, d'instincts irréfléchis, de formules incorrectes, qu'on
désigne sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de « socialisme », il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai ? (...)
Eh bien ! Messieurs, disons-le, et disons-le précisément pour trouver le
remède, il y a au fond du socialisme une partie des réalités
douloureuses de notre temps et de tous les temps (Chuchotements) ; il y a
le malaise éternel propre à l'infirmité humaine ; il y a l'aspiration
à un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle à l'homme, mais qui se
trompe souvent de route en cherchant dans ce monde ce qui ne peut être
trouvé que dans l'autre. (Vive et unanime adhésion). Il y a des
détresses très vives, très-vraies, très-poignantes,
très-guérissables. Il y a enfin, et ceci est tout à fait propre à
notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnée à l'homme par nos
révolutions, qui ont constaté si hautement et placé si haut la dignité
humaine et la souveraineté populaire, de sorte que l'homme du peuple
aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire de sa
misère résultant du droit (Profonde sensation)
C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout cela
qui s'y mêle aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait la
force, c'est tout cela qu'il faut en ôter.
Voix nombreuses : - Comment ?
M. Victor Hugo : - En éclairant ce qui est faux, en satisfaisant ce
qui est juste. (C'est vrai !) Une fois cette opération faite, faite
consciencieusement, loyalement, honnêtement, ce que vous redoutez dans le
socialisme disparaît. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui
retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage
d'erreurs que le premier souffle emportera. (Mouvements en sens
divers).
Trouvez bon, Messieurs, que je complète ma pensée. Je vois à
l'agitation de l'assemblée que je ne suis pas pleinement compris. La
question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles qui
peuvent être traitées devant vous
Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la
souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de
ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut détruire la misère.
(Réclamations - Violentes dénégations à droite)
Remarquez-le bien, Messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter,
circonscrire, je dis détruire. (Nouveaux murmures à droite). La misère
est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du
corps humain ; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu.
(Oui, oui ! à gauche). Détruire la misère ! Oui, cela est possible !
Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en
pareille matière, tant que le possible n'est pas le fait, le devoir n'est
pas rempli. (Sensation universelle)
La misère, Messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous
savoir où elle en est, la misère ? Voulez-vous savoir jusqu'où elle
peut aller, jusqu'où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas au
moyen-âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nous vivons ?
Voulez-vous des faits ?
Il y a dans Paris (l'orateur s'interrompt)
Mon Dieu, je n'hésite pas à les citer, ces faits. Ils sont tristes, mais
nécessaires à révéler ; et tenez, s'il faut dire toute ma pensée, je
voudrais qu'il sortît de cette assemblée, et au besoin j'en ferai la
proposition formelle, une grande et solennelle enquête sur la situation
vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je voudrais que
tous les faits éclatassent au grand jour. Comment veut-on guérir le mal
si l'on ne sonde pas les plaies ? (Très bien, très bien !)
Voici donc ces faits :
Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'émeute
soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des
cloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle,
hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant pour
couvertures, j'ai presque dit pour vêtements, que des monceaux infects de
chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coin des bornes,
espèce de fumier des villes, où des créatures humaines s'enfouissent
toutes vivantes pour échapper au froid de l'hiver (Mouvement).
Voilà un fait. En voici d'autres : Ces jours derniers, un homme, mon
Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n'épargne pas plus
les professions libérales que les professions manuelles, un malheureux
homme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l'on a constaté
après sa mort qu'il n'avait pas mangé depuis six jours. (Longue
interruption) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore ? Le
mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé une mère
et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans les débris
immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon ! (Sensation)
Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doivent pas
être ; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute sa
sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que de telles
choses ne soient pas ! je dis que de tels faits, dans un pays civilisé,
engagent la conscience de la société toute entière ; que je m'en sens,
moi qui parle, complice et solidaire (Mouvement), et que de tels faits ne
sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce sont des crimes envers
Dieu ! (Sensation prolongée)
Voilà pourquoi je suis pénétré, voilà pourquoi je voudrais pénétrer
tous ceux qui m'écoutent de la haute importance de la proposition qui
vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est décisif. Je
voudrais que cette assemblée, majorité et minorité, n'importe, je ne
connais pas, moi de majorité et de minorité en de telles questions ; je
voudrais que cette assemblée n'eût qu'une seule âme pour marcher à ce
grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l'abolition de la
misère ! (Bravo ! Applaudissements.)
Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement à votre générosité, je
m'adresse à ce qu'il y a de plus sérieux dans le sentiment politique
d'une assemblée de législateurs ! Et à ce sujet, un dernier mot : je
terminerai là.
Messieurs, comme je vous le disais tout à l'heure, vous venez avec le
concours de la garde nationale, de l'armée et de toutes les forces vives
du pays, vous venez de raffermir l'Etat ébranlé encore une fois. Vous
n'avez reculé devant aucun péril, vous n'avez hésité devant aucun
devoir. Vous avez sauvé la société régulière, le gouvernement légal,
les institutions, la paix publique, la civilisation même. Vous avez fait
une chose considérable... Eh bien ! Vous n'avez rien fait ! (Mouvement)
Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre matériel
raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolidé ! (Très bien !
très bien ! Vive et unanime adhésion). Vous n'avez rien fait tant que le
peuple souffre ! (Bravos à gauche). Vous n'avez rien fait tant qu'il y a
au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère ! Vous n'avez rien
fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'âge et qui travaillent
peuvent être sans pain ! tant que ceux qui sont vieux et ont travaillé
peuvent être sans asile ! tant que l'usure dévore nos campagnes, tant
qu'on meurt de faim dans nos villes (Mouvement prolongé), tant qu'il n'y
a pas des lois fraternelles, des lois évangéliques qui viennent de
toutes parts en aide aux pauvres familles honnêtes, aux bons paysans, aux
bons ouvriers, aux gens de cœur ! (Acclamations). Vous n'avez rien fait,
tant que l'esprit de révolution a pour auxiliaire la souffrance publique !
Vous n'avez rien fait, rien fait, tant que dans cette œuvre de
destruction et de ténèbres, qui se continue souterrainement, l'homme
méchant a pour collaborateur fatal l'homme malheureux !
Vous le voyez, Messieurs, je le répète en terminant, ce n'est pas
seulement à votre générosité que je m'adresse, c'est à votre sagesse,
et je vous conjure d'y réfléchir. Messieurs, songez-y, c'est l'anarchie
qui ouvre des abîmes, mais c'est la misère qui les creuse. (C'est vrai !
C'est vrai !) Vous avez fait des lois contre l'anarchie, faites maintenant
des lois contre la misère ! (Mouvement prolongé sur tous les bancs. -
L'orateur descend de la tribune et reçoit les félicitations de ses
collègues). »
Actes et Paroles I, Assemblée législative 1849-1851,
9 juillet 1849.
|
|