Voici le compte-rendu de l’intervention sur les sciences à l’époque moderne dans le cadre du nouveau programme de 5ème. Pour plus de facilité, vous retrouvez également ce fichier attaché à l’ensemble du compte-rendu du stage de novembre ici.
Voici quelques notes et informations collectées dans le livre de Simone Mazauric, Histoire des sciences à l’époque moderne, 2010.
Quelques remarques pour commencer :
Construire une histoire des sciences à l’époque moderne oblige à inclure des pratiques comme l’astrologie, la chiromancie, l’alchimie ou à s’intéresser à des objets comme la licorne les centaures, donc ce qui n’est plus de la science aujourd’hui.
Il existe bien déjà des formes de différenciation et de hiérarchisation du savoir, mais elles sont différentes des nôtres.
Il faut citer les découvertes mais aussi et surtout montrer comment simultanément a été progressivement construite une nouvelle conception de ce que l’on nomme aujourd’hui la scientificité.
Le cas Copernic :
La légende veut que le premier exemplaire du De revolutionibus orbium caelestium le grand œuvre de Copernic lui soit parvenu sur son lit de mort en 1543. Pourquoi donc cette publication si tardive d’un ouvrage auquel les philosophes et les historiens des sciences n’ont cessé d’accorder une importance majeure ?
De son idée centrale Copernic a sans doute eu très tôt l’intuition (1505-06) mais il a adopté à son égard une stratégie de divulgation très oblique. C’est l’intervention d’un jeune pasteur protestant Rheticus qui déclencha la publication. Venu rendre visite à Copernic pour découvrir ses théories, il entreprit de les exposer sous une forme résumée.
Les raisons de ces prudences : contradiction que présente l’affirmation du mouvement de la terre et de l’immobilité du soleil avec la Bible. Mais la plus importante des raisons est bien plutôt celle qui permet de comprendre pourquoi Copernic a pu être présenté comme l’auteur d’une révolution dans le champ de la science astronomique. En substituant l’héliocentrisme au géocentrisme il prenait l’exact contrepied du système astronomique qui dominait la science ( Ptolémée).
Les théories venues de l’antiquité ont déjà été ébranlées avant Copernic avec Nicolas de Cues et Nicolas Oresme. Théories de Ptolémée étaient incapables de répondre à toutes les questions soulevées par l’observation du ciel. C’est donc finalement à un système fragilisé que Copernic substitua un système nouveau. Mais au total son système est aussi compliqué et aussi lourd que celui de Ptolémée et ne permet pas de prévoir avec une plus grande exactitude la trajectoire des planètes.
La révolution copernicienne : mythe ou réalité ?
Par certains aspects on est tenté d’estimer que Copernic n’a que très partiellement rompu avec les traditions intellectuelles qui l’ont précédé. D’abord parce que dans son ouvrage il s’attache à répondre aux mêmes questions que posait l’Almageste. Il conserve nombre d’éléments du système ptoléméen : pour lui la Terre est une sphère dans un monde sphérique, son monde est fini.
Bien mieux l’hypothèse héliocentrique qui semble être l’élément le plus novateur de son système : il a lui même reconnu être allé la chercher dans les livres anciens ceux des Pythagoriciens notamment !
La science astronomique telle qu’elle va se constituer en aval de l’œuvre de Copernic abandonnera peu à peu tous les éléments constitutifs de son système ( le monde fini…) Plutôt que le premier des astronomes modernes il devrait être considéré comme le dernier des astronomes anciens.
Plutôt que de se demander s’il est ancien ou moderne, il est préférable d’appréhender son œuvre comme une illustration exemplaire du syncrétisme de la Renaissance entendue comme une volonté d’assimilation critique de toutes les traditions antérieures dans le but de donner naissance au terme de ce processus d’appropriation critique à une culture renouvelée.
De ce syncrétisme critique l’œuvre de Copernic fournit bien en effet une illustration exemplaire ce qui n’étonnera pas si l’on rappelle qu’il a commencé ses études à l’université de Cracovie qui s’était ouverte à la culture humaniste avant de poursuivre ses études en Italie lieu de naissance de cette même culture. Pythagorisme aristotélisme largement amendé, platonisme et néoplatonisme revisité par la tradition hermétique, c’est à toutes ces sources que Copernic n’a pas hésité à puiser inaugurant ainsi un type de rapport au passé éminemment caractéristique de la Renaissance.
Si des raisons d’ordre théologique ont bien freiné la diffusion du système de Copernic, on ne doit pas oublier que cette diffusion s’est heurtée à des obstacles d’une tout autre nature. L’hypothèse d’une terre en mouvement et d’un soleil immobile au centre de l’univers contredit d’abord l’évidence sensible la plus quotidienne qui nous assure au contraire de l’immobilité de la Terre et du déplacement du soleil.
D’autre part la théorie de Copernic pouvait bien présenter pour les spécialistes de nombreux et incontestables avantages, elle n’en restait pas moins une hypothèse et ne bénéficiait d’aucune preuve à proprement parler. En outre elle allait à l’encontre de la tradition universitaire qui ne connaissait pas le système aristotélo-ptolémeen. Donc peu de gens se rallient à Copernic. Pour que le système de Copernic finisse par supplanter celui de Ptolémée, il a donc fallu que d’autres astronomes, chacun à leur façon contribuent à miner ce dernier ainsi que les théories physiques qui lui servaient de fondement. C’est le rôle qu’ont joué Brahé Bruno et Kepler avant que Galilée ne lui porte les coups les plus décisifs.
Le cas Kepler :
Kepler œuvre surtout au XVIIe. L’œuvre de Kepler encore plus que celle de Copernic réunit des aspects très contradictoires pour nous. En astronomie, c’est lui qui opère la rupture la plus radicale avec l’univers ptolémeen et qui énonce les lois qui ont servi de point de départ à la théorie newtonienne de l’attraction universelle. Mais simultanément il a pratiqué toute sa vie l’astrologie judiciaire, défendu des conceptions pan-psychistes, a voulu voir dans le soleil une expression de la Trinité divine Le projet initial de Kepler est de fournir la preuve de la vérité du système de Copernic.
Kepler n’a jamais cessé de tirer des horoscopes, il n’a jamais globalement récusé la légitimité de l’astrologie judiciaire. Il était d’abord convaincu que les astres exerçaient une influence physique sur les phénomènes terrestres. Mais sa croyance en la légitimité de l’astrologie prenait également appuis sur son panpsychisme. Selon lui toute chose est animée, la terre est donc elle aussi dotée d’une âme ce qui explique ses réactions face à des phénomènes comme les éclipses. Son œuvre mêle inspiration pythagoricienne néoplatonicienne hermétique, conjugue métaphysique théologie et sciences mathématiques et n’hésite pas à recourir à différents modèles qui appartiennent à des strates chronologiques différentes
Son oeuvre suscita à l’époque une réelle incompréhension et l’astronomie de Kepler ne contient pas par ailleurs la solution à toutes les questions qui se posent encore comme qu’est ce qui meut les planètes ? , il conserve l’idée d’un cosmos fini et clos.
Médecine et médecins à la Renaissance :
Vésale et l’anatomie : déjà réputé dans l’art de disséquer Vésale accroit cette réputation à l’occasion de son enseignement au cours duquel il procède à des dissections publiques sur les cadavres des condamnés à mort. Dès ses premières leçons il illustre ses séances de dissection par des schémas et des dessins. Il enseigne la chirurgie à Bologne en 1540. Son premier traité est publié en 1538, il publie aussi la Fabrica. C’est une œuvre fameuse à plus d’un titre : elle l’est peut être d’abord en raison de la qualité et de la précision des planches anatomiques qui la composent, coopération avec un dessinateur. Son ouvrage n’a cessé d’être copié. Prise de conscience de la force de l’image dans livre, il devient le médecin ordinaire de Charles Quint. Il l’accompagne dans tous ses déplacements, puis médecin de Philippe 2. 1543 la Fabrica = la même année que Copernic de revolutionibus. Tandis que Copernic proposait une nouvelle image de l’univers, du macrocosme, Vesale proposait une nouvelle vision du microcosme, du petit monde.
Vésale n’est pas le premier à oser s’écarter du modèle anatomique galéniste, mais il est le premier à s’en écarter aussi nettement. Bien avant lui à l’époque médiévale déjà les médecins et chirurgiens pratiquaient la dissection à laquelle contrairement à un préjugé répandu ne s’opposait pas mais, Vesale est le premier à faire dissections avec une telle virtuosité et surtout à leur conférer une portée pédagogique et épistémologique nouvelle. C’est pourquoi le très célèbre frontispice de la Fabrica qui représente Vésale donnant une leçon d’anatomie en pratiquant une dissection au centre de l’amphithéâtre d’anatomie de Padoue figure au rang des images obligées de l’histoire des sciences ; désormais l’observation anatomique est dotée d’une valeur probatoire indépendamment de la tradition livresque et éventuellement contre elle.
La révolution de Vésale est simultanément une révolution epistémiologique ; l’observation des corps dont il serait excessif de prétendre que la médecine médiévale l’avait entièrement ignorée, ne remplit plus du tout en revanche et désormais la même fonction épistémiologique. Elle ne sert plus à confirmer le texte mais elle est habilitée à exercer à son égard une fonction critique voire polémique à l’invalider par conséquent le cas échéant. Il voulait restaurer un savoir, pas le subvertir. Vésale ne se sépare que tardivement de Galien.
Dans le champ de la médecine, la ligne de partage passe entre les médecins qui pratiquent un art libéral et les chirurgiens qui pratiquent un art mécanique. Pour s’en tenir au cas de la France le médecin est un savant et il est formé à l’université et sait le latin et parfois le grec. La formation du médecin est longue (universités de médecine).
Le chirurgien lui appartient à l’origine au corps des barbiers qui est organisé comme une confrérie de métier. Le barbier devenu chirurgien grâce à une formation théorique minimale délivrée par la fac de médecine est dit chirurgien de robe courte. Il ne connaît que la langue vulgaire et pratique les petites opérations chirurgicales comme les saignées, les pansements. Le chirurgien de robe longue reçoit une formation théorique plus approfondie dispensée également par les médecins et doit apprendre le latin. Il effectue les grandes opérations chirurgicales (opération de la cataracte, réduction des fractures). Le chirurgien par rapport au médecin occupe une position subalterne. Non seulement il exerce un art mécanique non seulement il touche les corps qu’il soigne mais il verse le sang ce que l’église au Moyen Age interdit aux médecins qui sont des clercs.
C’est au XVIe siècle que la ligne de partage qui institue la tripartition du champ médical commence à faire l’objet d’une sérieuse remise en question. Vésale fait partie des rares médecins qui n’hésitent pas à toucher les corps.
Ambroise Paré :
On a longtemps dit « père de la chirurgie moderne », mais on prend quelques distances à l’égard de ce genre de dénomination qui pêche par excès de simplification. Sa formation est tout à fait classique pour l’époque. Après un apprentissage de barbier-chirurgien, il devient aide chirurgien barbier durant 3 ans. Il suit une formation pour devenir chirurgien de « robe longue », il n’a pas le temps de passer les examens puisqu’il est engagé en 1537 pour accompagner expédition de François 1er dans le Piémont.
Ce qui est particulier à Paré c’est qu’il a exercé essentiellement sur les champs de bataille. Or ce sont précisément ces circonstances exceptionnelles qui ont été à l’origine des principales innovations auxquelles il a procédé, donc pas de volonté de révolutionner la médecine et pas davantage la concrétisation d’un projet théorique mais qui ont été largement imputables au hasard ou à une nécessité pratique impérieuse.
Ainsi la première innovation date-t-elle de sa première expédition militaire et concerne le traitement des plaies par arquebuses. Le traitement traditionnel était que ces plaies soient cautérisées avec de l’huile de sureau bouillante donc souffrances extrêmes et pas forcément efficaces. Or face à la pénurie d’ huile de sureau à laquelle se heurte Paré il se contente de nettoyer les plaies avec un onguent à base de jaune d’œuf, d’huile rosat et de térébenthine traitement beaucoup plus efficace. Il renonce également à la cautérisation après les amputations préférant procéder à la ligature des artères, procédure déjà connue mais qui n’était pas pratiquée dans le cas des amputations.
A Paré doit prendre en compte l’innovation que représentent les armes à feu. Tout aussi important les nécessités de la guerre ont également à l’origine de la subversion à la fois théorique et institutionnelle à laquelle Paré a osé procéder en prétendant intervenir dans le domaine considéré alors comme relevant de la seule compétence et autorité des médecins. Dans la hiérarchie des métiers un chirurgien n’est rien d’autre qu’un ouvrier qualifié donc subordonné par rapport au médecin. Cette séparation entre théorique (médecin) et pratique (chirurgien) vole en éclats sur le champ de bataille. Il faut donc maitriser l’ensemble ! Plus exactement en revendiquant l’unité indissoluble de la médecine il présente la chirurgie non plus comme l’une de ses branches mais comme un modèle central source d’inspiration et de progrès pour l’ensemble de la médecine.
Ainsi c’est dans la guerre et par la guerre que Paré fait évoluer l’art chirurgical aussi bien dans le détail de sa pratique que dans son organisation institutionnelle et sa position sociale. La guerre a conféré une légitimité à ses innovations. Il dénonce néanmoins tout le temps la guerre. Le respect dû aux Anciens ne doit pas être un respect servile et le savant doit hériter, amender ce dont il hérite et le transmettre à ses successeurs qui m’amenderont à leur tour.
Sciences et institutions au XVIe siècle :
Aux débuts de l’époque moderne les institutions au sein desquelles se construit et se diffuse le savoir connaissent de très importantes transformations. La transformation et le renouvellement des savoirs ont été indissociables d’une transformation et d’une évolution des institutions ou inversement si l’on préfère. Le rôle de ces institutions est ambivalent. Fait tout aussi important, cette double transformation n’est véritablement compréhensible que si elle est replacée au sein du contexte politique et religieux où elle s’est produite. les Universités XV XVI eme : le grief contre elles est leur attachement à la tradition.
La naissance de la science moderne se serait produite hors des universités de préférence dans les académies qui ont commencé à voir le jour avec l’humanisme. On est plus nuancé aujourd’hui. Il est difficile notamment d’affirmer que ces universités seraient entièrement passées à côté du grand mouvement de rénovation des savoirs, insufflé par l’humanisme. En fait il importe de distinguer les lieux les moments et les types de savoirs. En Italie par exemple, l’université de Padoue présente une situation très singulière et s’offre presque comme un parfait contre-exemple du prétendu traditionnalisme des universités. La singularité de cette université tient évidemment au fait qu’elle relève de la république de Venise et profitait donc de sa tolérance religieuse.
En Pologne l’université Jagellon de Cracovie fondée en 1364 constitue un des centres majeurs de la vie intellectuelle en Europe orientale. Elle accueille libéralement le courant humaniste avec le soutien de l’église ecclésiastique. A Montpellier la fac de médecine a su ne pas se confiner dans l’enseignement d’Hippocrate de Galien et d’Avicenne. Fondée officiellement au XIIIe, elle a toujours revendiqué son ancienneté par rapport à la faculté de médecine de Paris. Très tôt la fac s’est ouverte aux influences judéo-arabes, on y pratique aussi les dissections. Accueillante à l’humanisme : Rabelais y a enseigné elle ne rejette ni l’alchimie, ni la médecine chimique. Puis la ville devient place forte du protestantisme et accueille les calvinistes qui n’ont pas le droit de s’inscrire à Paris. Certes l’ouverture des universités françaises aux contenus rénovés de la culture demeure cependant partielle et c’est à la volonté de s’ouvrir encore plus largement à ces contenus que répond la fondation à Paris du Collège des lecteurs royaux nommé collège de Royal = collège de France.
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