Colloque des historiens sur les " Gens du Voyage ".
Arc-et-Senans – 12 mars 1999.

Colloque d’une grande richesse et diversité, dans le cadre des Salines Royales, d’autant que les travaux sur deux jours ont intégré de nombreux témoignages de gens du voyage, notamment des enfants d’internés d’Arc-et-Senans.

Claude FUCHS – INSAT

bulletLes gens du voyage apparaissent en France au XVème siècle, à Paris et dans l’Ain. L’accueil des populations est plutôt correct. La curiosité, voire l’admiration l’emporte sur l’antagonisme.
bulletAu XVIème siècle, la tolérance diminue, mais les fonctions militaires restent reconnues par les autorités royales qui utilisent des tsiganes dans leurs forces armées.
bulletAu XVIIème siècle, galères, emprisonnements… se généralisent. Pour résister, les tsiganes se regroupent en grandes compagnies paramilitaires, très structurées.
bulletAu XVIIIème siècle, les grandes compagnies laissent place à de petites bandes, plus touchées par la répression qui devient physique ET culturelle. Les déportations dans les colonies sont développées.
bulletAu XIXème siècle, les tsiganes sont considérés comme des étrangers, comme " une race " à part. Cette analyse est renforcée par l’arrivée plus massive de groupes depuis l’Europe Centrale ou d’Italie (rom, ursati, sinti…).
bulletAu XXème siècle, le génocide hitlérien ferait près de 400 000 victimes.
bulletEn France, aujourd’hui, il y aurait près de 100 000 à 200 000 tsiganes, en 3 grands groupes (Manouches et Sinti, Gitans, Rom) sans compter les Yéniches.

Jacques SIGOT ancien instituteur

bulletLa répression anti-tsigane se précise surtout fin du XIXème siècle. Autour de la Guerre de 1870, ils sont souvent présentés comme des espions à la solde de l’Allemagne.
bulletEn 1895 a lieu le premier recensement officiel.
bulletEn 1908 une loi (Albert LEBRUN déjà) sur vagabondage et mendicité inclut les tsiganes.
bulletDe 1912 à 1969, la loi institue le Carnet anthropométrique, familial et individuel. Les tsiganes sont donc considérés désormais comme des criminels qu’il faut ficher.
bulletLa loi du 11/07/1938 sur la Nation en temps de guerre va les concerner.
bulletLa loi du 19/03/1939 qui accorde des pouvoirs spéciaux au gouvernement traite du sort des nomades ‘au sens large, donc tsiganes inclus).
bulletEn fin 1939, ils ne disposent ni du droit de circuler, ni du droit de se fixer !
bulletLe décret-loi du 06/04/1940 d’Albert LEBRUN les réprime toujours pour espionnage (étroite surveillance) et prévoit des lieux précis pour les rassembler.
bulletPÉTAIN et les Allemands disposent donc de textes qu’il ne reste plus qu’à appliquer ! ! ! Dès fin 1940, l’arrestation et la surveillance reposent sur les forces de l’ordre françaises et l’idée d’un regroupement concentrationnaire se généralise. Les Préfets ont ordre d’appliquer… D’autre part 22 départements interdisent tout droit de circulation aux forains et nomades, sous peine d’emprisonnement.
bulletQui est responsable ? En 1941 les Allemands renvoient la responsabilité sur les Français ; ces derniers doivent assurer l’encadrement et les frais inhérents. Bref, l’incitation de regroupement est conjointe aux allemands et aux français de l’époque, mais l’organisation revient aux autorités françaises.
bulletLa fin de la guerre dans certains cas ne met pas un terme au scandale, puisqu'en mars 1946 il y a encore des internés tsiganes dans certains camps.

Laurent PELTIER – historien du camp d’Arc-et-Senans

bulletEn 1939 le site a déjà servi pour des réfugiés espagnols.
bulletDans l’été 1941, un premier regroupement a lieu en forêt de Chaux, après volonté de la Kommandatur de Besançon de regrouper tous les nomades de l’Est de la France.
bulletDu 01/09/1941 jusqu’au 15/05/1942, Arc-et-Senans est un camp de rassemblement, sans structures collectives, avec une certaine liberté, des évasions, des tsiganes qui travaillent souvent à l’extérieur (notamment dans les chantiers Todt vers Champagnole). De nombreux heurts auraient lieu avec l’encadrement assuré par des douaniers.
bulletDès le 15/05/1942, le camp devient d’internement : des structures collectives se créent, la surveillance se renforce. Le règlement intérieur, très dur, est diversement appliqué. Les conditions d’hygiène sont déplorables et les problèmes d’approvisionnement sont nombreux, surtout en eau. Des heurts sont fréquents, notamment une mini-émeute, surtout par rapport à l’équipe d’administration (13 personnes ?).
bulletVers le 11 septembre 1943, il y aurait environ 190 personnes. 168 d’entre eux sont déplacés vers le camp de Jargeaux, les autres libérés ? C’est la fermeture du site d’Arc-et-Senans.

Emmanuel FILHOL psycho-sociologue.

bulletBelle interrogation sur la notion de refoulement de la mémoire, de l’amnésie… :
- par les intéressés eux-mêmes, mais il s’agit d’un silence volontaire et non d’une amnésie : pudeur des victimes, moment terrible et douloureux à occulter, phénomène difficilement compréhensible, analysable donc, dont on ne peut pas trop parler…
- par les non-tsiganes : pendant longtemps intérêt quasi nul des historiens, des municipalités concernées par les camps… Peu ou pas de solidarité vis à vis des tsiganes… Quasiment aucun recueil de témoignages… Peu de lieux pour en parler… Cela ne change réellement que depuis une quinzaine d’années.
bulletEn contactant 30 municipalités concernées par les camps de tsiganes, 4 seulement parlent d’une stèle commémorative, et le plus souvent vague, sans référence réelle à l’internement des tsiganes, et parfois la stèle est d’initiative privée, même pas municipale !
bulletIl faut attendre 1997 pour qu’une lettre du Ministère des Anciens Combattants parle enfin explicitement des tsiganes, alors que le décret de 1993 sur les persécutés par racisme ou antisémitisme ne les nommait pas !
bulletEn 1999 s’amorce enfin l’idée d’une stèle commémorative globale, mais…

Alain REYNIER. Historien coordinateur.

bulletPrudence de l’historien sur les statistiques et sur les conditions de détention : avant 1939, il y avait environ 50 000 personnes en lien avec le fameux carnet anthropométrique. Pendant le conflit, il y a eu au maximum 7 000 internés. Seuls ( ! ?) 360 sont envoyés à Auschwitz, 12 seulement en reviennent. Globalement les conditions de détention furent misérables, révoltantes. Enfin le terme de génocide est de plus en plus accepté pour le sort des tsiganes pendant la guerre. Mais les chiffres varient de 300 000 à 600 000 ou plus.
bulletAmbiguïté  des termes : nomades = forains + tsiganes +…
bulletLes réactions " raciales " par rapport aux tsiganes en France apparaissent surtout fin du XIXème siècle. Ce n’est donc pas spécifique à la guerre mondiale, ni à la pression nazie.
bulletCe problème racial conduit à une bizarrerie en Allemagne : de par leur origine indienne, les tsiganes font figure de vrais aryens ! Les nazis ont donc développé toute une recherche (non aboutie) pour émettre des doutes sur cette filiation ; puis ils se sont résignés à faire des tsiganes de " mauvais aryens ", des asociaux, donc dangereux pour les mœurs et de ce fait condamnables. Dans un premier temps, ce fut une logique d’exclusion qui prévalut, notamment vers la France où la venue de tsiganes parlant allemand augmenta les rumeurs sur d’éventuels espions, ce qui avait déjà existé dès la guerre de 1870.

Marguerite GILLE – juriste

bulletLa loi de 1912 définit un principe d’exclusion jusqu’en 1969 : c’est une rareté en droit français, d’autant qu’elle présente des connotations raciales et qu’elle criminalise les tsiganes, puisque l’obligation du carnet anthropologique les assimile à des délinquants de droit commun.
bulletEn 1969 la loi contre l’exclusion présente un assouplissement, mais recèle une grande ambiguïté puisqu’elle instaure un statut dérogatoire du droit commun.
bulletLa loi pousse à la sédentarisation, donc révèle une intention de fait discriminatoire contre une culture particulière. Le droit de vote aux populations sans domicile fixe nécessite 3 ans de résidence en même lieu : l’exclusion électorale devient donc une réalité car si l’existence de communes d’accueil est encouragée, de nombreuses collectivités locales n’autorisent pas une résidence prolongée !
bulletDans ces débats les tsiganes ne sont pas considérés comme une communauté spécifique, car la France ne reconnaît pas politiquement cette réalité. On les classe donc à leur corps défendant dans la catégorie des groupes sociaux défavorisés. Cette " marginalisation ethnologisante " ne leur procure même pas le droit à l’APL !
bulletLa loi du 30/05/1990 sur le droit au logement a oublié les tsiganes ! Il fallut l’amendement devenu article 28 pour qu’on reconnaisse leur existence. Les communes de plus de 5 000 habitants sont tenues de prévoir des aires de stationnement (mais grave ambiguïté, on ne dit pas aire d’habitat). L’effet pervers est évident : on ne reconnaît pas la spécificité de la caravane-logement, on ne voit que des véhicules à garer comme le confirme un texte sénatorial récent, et le plus souvent en les cachant le plus possible. Il y a donc rejet de leur mode de vie.
bulletSeule éclaircie : le droit international. L’article 2 du Protocole de la Cour des Droits de l’Homme du 16/09/1963 à Strasbourg, ratifié par la France le 03/05/1974 développe un droit de circulation bien plus large. Aux tsiganes et à leurs amis de s’en saisir.

Le 14/03/1999. Compte rendu de Michel ANTONY
avec bien des manques et peut-être quelques erreurs.
Mes excuses si c’est le cas aux conférenciers.

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