Les TICE apportent-elles quelque chose au système éducatif ?


Conférence à l'IUFM de Besançon,
16 novembre 2000


Par Pascal Boyries
Professeur d'histoire-Géographie
Lycée Charles Baudelaire (Annecy)
Chargé de formation IUFM de Grenoble.
Coordonateur Pédagogique Académique




L'introduction des TIC dans le système éducatif est un phénomène relativement récent (années 80), mais plus assez pour que l'on ajoute l'adjectif "nouvelles" qui a longtemps été accolé à l'expression. On observe une volonté certaine du système éducatif de les intégrer aux enseignements, mais il existe encore un monde entre la volonté des uns et la réalité du terrain : les pratiques autour de leur utilisation ne sont pas encore généralisées à cause des inquiétudes des enseignants face à la technique, du sous équipement des établissements du primaire au supérieur, du manque de logiciels éducatifs, et peut-être aussi, de la persistance d'interrogations sur l'apport pédagogique réel de ces technologies...

Dans certains domaines, les TIC apportent beaucoup, ou plutôt, elles rapportent beaucoup... Ainsi, le secteur privé fourni matériel et logiciels à des tarifs défiant toute concurrence : entre 500 Millions et un Milliard de Francs laissés par l'ensemble des acteurs de l'Education Nationale à Microsoft, un investissement moyen de plusieurs centaines de milliers de francs pour le câblage et l'équipement d'un lycée, et le tout avec une durée de vie assez brève : 4 à 5 ans pour les ordinateurs... Dont on pourrait se contenter de ne changer que quelques pièces, mais bien souvent le nouveau matériel n'est plus compatible avec les anciens éléments que l'on pourrait conserver... Ainsi, les TIC dans le système éducatif ont une vertu, celle de doper un secteur d'activité et donc de créer des emplois, du pouvoir d'achat, etc...

Du côté de l'Education Nationale et des Collectivités Locales, l'introduction des TIC apporte aussi beaucoup ... de dépenses, cette fois-ci : achat de matériel pour les établissements, câblage, consommables, maintenance, formation des enseignants, locaux, etc.
Mais qu'en est-il des principaux concernés : élèves et enseignants ? Cette introduction apporte-t-elle une "révolution des pratiques pédagogiques", des améliorations dans l'acquisition des savoirs ?
C'est ce que nous allons aborder ici à partir d'exemples concrets pris en majorité en histoire-géographie, discipline qui comme chacun sait, est à la pointe dans ce domaine ...
Nous allons centrer notre réflexion sur trois axes :

  1. L'acquisition des savoirs
  2. L'autonomie
  3. Les rapports avec l'autre.




I. Les TICE permettent-elles d'apprendre mieux ?

1. Les TIC sont porteuses dans quelques secteurs.

Avec le développement d'internet, derrière le sigle "TIC", on met de plus en plus souvent "internet". Or, internet, même abordé sous ses multiples facettes, n'en est qu'une petite partie. Globalement, le travail sur ordinateur se divise en trois grands types d'activités :
- La recherche d'informations et/ou leur exploitation.
- les exercices en ligne
- Le traitement de données.
On pourrait y ajouter le pilotage d'outils, la simulation.
Un exemple : une grille des possibilités de l'utilisation des TICE en histoire-géographie que j'ai produite en 1998

Les deux premières activités demandent peu de compétences informatiques ; la troisième, souvent un peu, voire nettement plus. C'est ce que j'ai essayé de représenter sur une grille de compétences.
bulletPremier axe : Recherche documentaire et traitement d'information.
Exemples :
- Rechercher des informations sur un mot : "Booléen"
Exercice Support Contexte Objectifs
Rechercher des informations sur un seul mot Mot cherché "Booléen" en introduction à l'utilisation des moteurs dans l'exercice suivant TPE ou formation PLC2.
Prise en main des moteurs pour les TPE : pas de moteur indiqué, mais une page de liens vers les différents moteurs ; travail sur les méthodes de recherche.
Il s'agit ici de faire chercher aux élèves le terme "booléen" afin qu'ils soient en mesure d'indiquer son origine (puisque l'on va parler ensuite des opérateurs "booléens") soit une recherche sur un seul mot, mais dont la plupart des élèves ne connaissent pas le sens. Ceux-ci se rendent vite compte qu'il est difficile de chercher quelque chose en ligne lorsque l'on a très peu d'informations au départ et que l'on ne sait pas très bien ce que l'on cherche : ils peuvent trouver l'information sans savoir qu'ils l'ont trouvée contrairement à une recherche dans un dictionnaire. Objectif : leur faire comprendre que l'on commence rarement une recherche par internet et que l'on doit savoir ce que l'on cherche.


- Evaluer la fiabilité d'un site : St Etienne

Exercice Support Contexte Objectifs
Evaluer la fiabilité des informations contenues dans un site St Etienne : L'architecture et l'urbanisme étroitement liés au développement économique (XIXe - XXe s.) de Philippe Chapelin Cours d'histoire en Première ES, en vue de l'utilisation du site en cours et d'initiation à cet exercice pour les TPE.
Site indiqué et lien fait depuis l'intranet pour réduire les contraintes techniques, travail essentiellement sur la fiabilité de l'information.
Il s'agit ici de faire prendre conscience aux élèves de la nécessité d'identifier et d'évaluer deux éléments sur un site dont on souhaite conserver les informations : l'auteur (et pas uniquement son nom), l'hébergeur du site (et là encore, pas uniquement son nom).

=> Il existe bien d'autres activités à mettre en œuvre pour la prise en main de la recherche en ligne, il n'est pas question ici de les montrer toutes. On peut avec ces deux exemples se rendre compte que l'apport d'internet ici, et donc des TICE, est l'ouverture à une base de données gigantesque et "sauvage". Pour la "dompter", il faut acquérir des méthodes de recherches probantes et et d'évaluation de ces informations.

Mais une fois que cette étape est franchie, il reste le plus difficile : Il faut que les élèves soient capables de passer de l'information trouvée à la construction d'un savoir. Là encore, cette gymnastique s'apprend, et c'est dans celle-ci que les élèves éprouvent le plus de difficultés. Pour ma part, j'en suis encore au tâtonnement sur les méthodes d'apprentissage dans ce cadre-là.

bulletDeuxième axe : Les exercices en ligne.
Ils sont plus axés sur la construction des savoirs et se rapprochent davantage du travail "habituel", car ils sont basés sur la répétition de tâches ou sur une démarche guidée. Ci-joint trois exemples.

Exercice Support Contexte Objectifs
Evaluer ses connaissances sur un sujet un exemple de QCM Cours d'histoire de terminale
accessible depuis l'intranet de l'établissement.
Il s'agit ici de proposer des tests d'auto entraînement aux élèves.
Construire un savoir sur l'économie alpestre "Le Jeu de Petit Jean" Séquence d'histoire ou de Géographie en cycle III Primaire. Il s'agit ici de proposer aux élèves un exercice d'entraînement à la lecture de documents à partir d'un conte ou de travaux d'autres élèves.

Dans ces deux cas, l'exercice est fermé : un certain nombre de réponses sont proposées, soient de façon visible (QCM), soit de façon invisible (Petit Jean). Il est possible de recommencer l'exercice plusieurs fois jusqu'à la réussite totale, mais alors quelle part reste-t-il vraiment à la compréhension ?

Il est aussi possible d'ouvrir complètement : il faut alors pouvoir évaluer le résultat final. Dans l'exemple de "Petit Jean", la construction de la maquette de chalet est de ce type. Mais ici l'évaluation ne pose pas grand problème, l'élève est capable seul de juger s'il a ou non réussi à construire quelque chose qui ressemble à un chalet... Dans l'exemple suivant, la chose est plus délicate...

Exercice Support Contexte Objectifs
Construire une synthèse Cédérom de "l'Homme et la Montagne",
lycée Baudelaire.
Géographie seconde ou Première
Accessible sur un cédérom.
Il s'agit ici de construire une synthèse. Lorsque l'élève a fini, il peut comparer son travail avec la correction qui est proposée. Mais cette comparaison ne coule pas de source, il faut un enseignant pour mettre l'accent sur les différences, les qualités et les défauts de la synthèse de l'élève. L'ordinateur est incapable de traiter le sens des phrases rédigées par l'élève.

Ce type de logiciel est plus courant dans certaines disciplines que dans d'autres. Mais même dans le meilleur des cas, la difficulté est de trouver le logiciel qui contienne les exercices que l'on souhaite faire faire aux élèves, en fonction de nos objectifs pédagogiques en terme de savoir-faire et de savoirs savants.

Or, la batterie d'exercices disponible est encore bien faible. Il faut donc parfois se lancer dans l'aventure de la création. Pour cela, il existe des logiciels de création d'exercices ou exerciseurs tels que "hot potatoes" ou les générateurs de QCM ou de cartes interactives d'Eric Dromer.

bulletTroisième axe : Le traitement de données.
Exercice Support Contexte Objectifs
Réaliser un graphique Fichier de données du site de l'OCDE Géographie Première STT, mais utilisable en Première générale.
Salle informatique
Il s'agit ici de récupérer un fichier en ligne et d'en faire un graphique par lequel on va chercher à montrer que la France offre une aide importante aux pays en voie de développement.
Un coup d'oeil rapide sur le fichier montre qu'il contient trop de données : trop d'années, trop de pays. Le premier travail des élèves est donc de le simplifier : c'est le premier traitement d'information, il est réalisé par l'homme (les élèves dans notre cas). Une fois que cette simplification est faite, il est possible de transformer ces données en graphique lisible. Le traitement de l'information est ici réalisé en grande partie par la machine sur les consignes de l'homme (choix du graphique, choix de la série statistique).

Avec cet exemple, on entre dans la nécessité de maîtriser quelques notions informatiques. Mais il permet de faire saisir que la machine ne fait rien de bien intelligent si l'homme ne lui donne pas des instructions claires et ne prépare pas le terrain : tout traitement de l'information se fait avec un objectif précis.


2. Elles ne doivent pas accroître l'inégalité des chances.

Devant ces apprentissages, les élèves ne sont pas égaux, aux inégalités habituelles d'acquisition des savoirs et des compétences, les TICE peuvent en ajouter une autre, celle de la maîtrise de l'outil.

Cette année, dans mes classes, plus de la moitié des élèves ont un ordinateur à la maison. La plupart d'entre eux ont donc acquis un certain nombre de compétences procédurales qui leur donnent un avantage certain sur leurs camarades : certains savent, d'autres non. Si, moi, enseignant, je ne construis pas des séquences qui font appel à peu des compétences informatiques, je peux mettre des élèves en situation d'échec non pas par manque de travail, non pas par incompréhension du problème disciplinaire posé, mais par manque de maîtrise de l'outil.

Pour réduire ce problème, il faut, à l'échelle nationale :
bullet se préoccuper du niveau de base des élèves en informatique, c'est ce qui semble se faire avec la création du brevet informatique en fin de troisième.
bullet offrir aux élèves un moyen d'acquérir cette maîtrise de base de l'outil : les 18 heures de mise à niveau en seconde = rarement faisables, et tardives => efforts centrés sur le premier cycle et primaire.
bullet offrir à tous les élèves des outils de travail accessibles dans les établissements scolaires : retard encore énorme dans ce domaine (au niveau de l'équipement, du suivi par un adulte, de la maintenance).
bullet offrir aux élèves des enseignants qui utilisent les TICE en quantité et qualité à peu près équivalentes : on est encore à l'heure des pionniers... Pour cela, il y a encore un gros effort de formation à faire, d'harmonisation de cette formation, de mise en confiance, d'encadrement.
bulletoffrir tant aux élèves qu'aux enseignants, des outils logiciels simples qui fonctionnent sous tout support (pc, mac, Linux), interfacés de façon à peu près homogène (HTML + java) et qui demandent peu de compétences informatiques.


Est-ce pour autant qu'il faut évacuer l'informatique des TIC ?
C'est le danger inverse dans lequel il me semble qu'il ne faut pas entrer. L'informatique n'est pas que de la technique, elle est aussi un certain nombre de concepts que le travail sur machine permet d'aborder, que le travail sur machine doit pousser à aborder. Le concept de base est celui du traitement de l'information, elle oblige à une certaine rigueur. Tout utilisateur doit le maîtriser pour ne pas se faire abuser par sa machine.

Le GTinfo a mis au point, en 1999-2000, quelques fiches de séquences qui permettent d'aborder ces principaux concepts dans différentes disciplines et qui sont accessibles sur le site du CNDP.


3. Offrent-elles une meilleure acquisition des savoirs ?

Les deux points précédents ont montré les potentialités et les risques, mais qu'en est-il des résultats ?

Il n'y a pas encore d'étude suffisamment fiable qui permette de dire que les TIC permettent d'apprendre mieux car nous ne disposons pas encore d'assez de recul. De plus, ce genre d'étude est difficile à mettre en œuvre : il faut pouvoir confronter l'évolution de deux populations d'élèves assez conséquentes sur une période suffisamment longue avec deux pédagogies suffisamment différenciées.

Il est aisé de dire que les TICE apportent une plus grande motivation, une évolution des comportements, mais savoir si les élèves savent plus, et surtout savent mieux, c'est une autre histoire. Il est vraisemblable qu'elles aident certains, gênent d'autres. Reste à savoir si la proportion de personnes qu'elles aident est nettement supérieure à celle qu'elles gênent.



II. Permettent-elles de développer l'autonomie ?

1. L'ordinateur : autonomiste fou...

C'est un des grands classique : l'ordinateur permet de développer l'autonomie des élèves...

Il me semble qu'il faut nuancer...

Exemple 1 : L'exploitation d'informations.

Je fais une séance à partir d'un site internet ou d'un cédérom une séquence sur data projecteur ou télévision devant toute la classe (ce qui est parfaitement illégal...). J'utilise les TIC, mais d'autonomie de l'élève que neni, ceci est ni plus ni moins que du magistral (ce qui ne veut pas dire que c'est nul !).

Exemple 2 : l'Europe colonisatrice.

Exercice Support Contexte Objectifs
Etudier un phénomène à partir d'un dossier documentaire. Dossier distribué aux élèves
(il s'agit ici, de la version électronique plus rapide à charg
er que les fichiers pdf, rtf ou doc initiaux...)
Histoire Première
Salle de cours "ordinaire"
Il s'agit ici de faire un travail de préparation au bac, en construisant le cours à partir d'un dossier documentaire de type bac. L'essentiel du travail est fait par les élèves. Une mise en commun est faite ensuite avec construction d'une synthèse.

=> on voit que l'autonomie n'est pas inhérente à l'ordinateur, mais à la pédagogie du prof ...
Freinet, Montessori ont mis en place des pratiques qui laissent une large place à l'élève dans la construction de ses savoirs, bien avant l'arrivée des premiers ordinateurs.

Est-ce dire pour autant que l'ordinateur ne sert à rien ?... Il ne faut pas exagérer, il ajoute un caractère ludique, il donne accès à la couleur et à l'animation, voire à la vidéo. Mais combien d'entre-nous montent des séquences de travail en autonomie sur des vidéos : de véritables séquences de travail, pas du presse bouton ON, OF, PAUSE ?

Exemple 3 : cartographier l'agriculture des Etats-Unis.
Exercice Support Contexte Objectifs
Apprendre les différentes étapes de la construction d'une légende et donc d'une carte. L'agriculture, facteur de la puissance des Etats-Unis.
A disposition sur l'intranet de l'établissement.
Géographie Terminale.
Salle informatique en classe entière (35 élèves : il faut vivre dangereusement...)
Il s'agit ici de faire un travail de préparation à l'épreuve courte de cartographie au bac. Les élèves disposent d'une fiche de travail à compléter et à rendre en fin d'heure ainsi que de l'accès au site.

Dans ce dernier exemple, les TICE sont utiles. J'ai réalisé cet exercice en novembre 1998 parce que j'avais besoin de pouvoir travailler sur l'analyse de deux textes en demi classe, il fallait donc que l'autre moitié de la classe face autre chose, et si possible autre chose d'intelligent. L'utilisation des TIC m'apporte ici trois conforts : - la couleur
- deux supports (l'ordinateur et la fiche à compléter), au lieu de la multitude de feuilles que les élèves auraient eu à manipuler.
- des économies conséquentes en photocopies.

... mais c'est aussi une nécessité pédagogique :
bulletplusieurs choix à chaque réponse et donc une structure arborescente simple, qui, sur papier, aurait été ingérable.
bulletIci, les élèves ne peuvent pas se perdre : ni dans le questionnement, ni dans les documents.

Mais ...

...Cela représente 10 heures de préparation... pour une heure de cours


2. Pourquoi et comment travailler en autonomie ?

Le principe de base de cette mise en autonomie est le fait que l'élève n'est plus le réceptacle des savoirs du professeur. Il construit son savoir. Un gros effort est fait par le MEN en ce moment pour inciter les enseignants à travailler de cette manière : Travaux croisés, TPE, ECJS.

Pour permettre à l'élève de construire ses savoirs, il faut le guider un minimum, et en même temps lui donner les éléments pour que cette guidance s'amenuise au fil des années de formation. Cette guidance peut se faire par le questionnement en ligne (exemple sur la cartographie, vu ci-dessus), ou sur feuille.

Exercice Support Contexte Objectifs
Se construire un ensemble de connaissances sur la Shoah. Site de Frédéric Ghesquier sur Auschwitz
Fiche de travail distribuée aux élèves.
Installé sur l'intranet de l'établissement.
Histoire Terminale.
Salle informatique en demi-groupe (l'autre demi-groupe est avec moi sur un autre exercice).
Les élèves sont en totale autonomie. Je ramasse la fiche en fin d'heure, voire deux jours plus tard s'ils n'ont pas pu finir. Dans ce cas, ils doivent revenir en libre service.

Donc, pour que ces séquences conduisent à une véritable mise en autonomie de l'élève, il faut que l'enseignant :
bulletdonne tout le travail en début de séquence
bulletprévoie plusieurs niveaux, mais avec un seuil de réalisation minimum
bulletprévoie, éventuellement, des fiches techniques ou des points techniques dans les fiches de procédure.
bulletveille à ne pas créer d'impasses dans les exercices où les élèves sont seuls (libre service, ou partage de classe)
bulletpuisse intervenir rapidement sur les élèves en difficulté par une circulation dans la classe.
bulletprévoie un temps, ou une activité, qui permette aux élèves de prendre du recul en fin de séquence ou d'activité, de façon à identifier les acquis et à les fixer : autrement dit, à passer de la recherche et du traitement d'informations, à des savoirs.


3. Les conséquences de cette mise en autonomie.

Il s'agit ici de conséquences que j'ai constatées, autrement dit de l'évolution du comportement de mes classes et du mien, suite à cette introduction des TIC.

Chez les élèves : c'est le plus difficile à dire, car souvent j'introduis les TIC en début d'année et donc je n'ai pas le temps de connaître les élèves "avant". Ce que je constate, est positif :
bulletune grande motivation, mais peut-être qu'elle serait là sans les TIC ;
bulletun meilleur taux de mise en activité que dans un travail en autonomie hors machine,
mais parfois aussi négatif :
bulletlorsque le matériel ne fonctionne pas et que l'on perd du temps,
bulletlorsque les élèves n'arrivent pas à boucler,
ET...
bullet... une grande capacité de certains à bâcler certains travaux pour pouvoir faire autre chose ensuite (aller en ligne par exemple).

Chez moi : c'est plus facilement observable ...
bulletPlus de séquences avec une mise en autonomie des élèves, y compris hors machine (il y a plus de ce type de séquences hors machine que sur machines)
bulletDes cours mieux construits, car la réalisation d'exercices en ligne oblige à bien cibler ses objectifs et à signer particulièrement son questionnement.
bulletUne meilleure gestion des programmes de façon à ne pas me laisser bouffer par l'info.
bulletDavantages de remises en causes de mon travail
bulletDes pratiques qui évoluent vers une recul de l'importance donnée aux savoirs savants au profit des savoirs-faire et savoir-être.
Mais aussi ...
bulletPlus de travail de préparation... Et parfois, de belles périodes de surbooking (d'où la mise en ligne tardive de ce document...)
bulletUn plus grand ras-le-bol des copies...

En synthèse, les TIC jouent essentiellement un rôle facilitateur de la mise en autonomie, mais cela implique un changement radical de façon de travailler de la part de l'enseignant : certains ont cette souplesse, d'autres moins. Pour les plus rigides, elles n'auront aucun effet. Dans ces changements, la modification du statut de l'enseignant est un élément essentiel : il n'est plus le dispensateur de savoirs, mais l'accompagnant : ce changement est très déstabilisant car il modifie la relation prof/élève, et l'image de l'enseignant.


On voit aussi, à travers ces divers exemples, que pour un véritable travail en autonomie dans les établissements, il est plus que souhaitable que ce dernier possède un intranet dans lequel chacun puisse intervenir : des travaux des professeurs (cours, exercices), d'élèves (exposés, TPE, journaux) et qu'il est donc un facteur essentiel de la mise en autonomie sur les TIC cf. le travail de Jean Pierre Meyniac et François Tilquin sur le site des clionautes.




III. Modifient-elles les rapports avec l'autre ?

Autre élément fort : la modification des rapports profs/élèves. Je vais élargir en intégrant aussi les rapports élèves/élèves et profs/profs. On pourrait ajouter les liaisons parents/profs, mais il faut savoir se limiter

1. La modification des relations interpersonnelles horizontales.

bulletLa relation élève / élève
La mise en autonomie et le travail sur machine renforce les liaisons élève / élève par :
bulletUne nécessité d'aide sur les compétences liées à l'outil.
bulletUn travail fréquent à plusieurs (2) sur un même outil. Dans ce cas-là, pour faciliter les échanges, il suffit de faire un binôme entre élève équipé à domicile et non équipé, et de mettre celui qui ne sait pas au clavier.
bulletLa possibilité de communiquer et de savoir ce que fait l'autre par une mise en réseau (intranet, ou internet) : cf. les pages de Jean Pierre Meyniac et François Tilquin indiquées ci-dessus ou les pages du LPI (Lycée Pilote Innovant du futuroscope)

Cette liaison peut se renforcer au sein de la classe, entre élèves de classes différentes d'un même établissement ou d'établissements différents, y compris étrangers (échanges de courriers en langue). Elle peut jouer sur des éléments spécifiquement liés au cours, mais aussi à ce qui est périphérique : activités de clubs, hobbies, journaux scolaires. L'outil de communication qu'est l'ordinateur participe donc, ici, au décloisonnement de l'établissement.

bulletLa relation prof / prof La pratique m'a montré que l'utilisation des TICE entraînait peu de changement dans les salles des profs. Mais "Peu", n'est pas "Pas".
Personnellement, je travaille beaucoup avec un collègue de ma discipline dans mon établissement. Nous nous voyons tous les jours ou presque, mais les échanges de travaux se font par mél. Une jeune collègue est en train de se mettre à travailler avec nous.
Par contre, il arrive encore souvent que ce que l'on ne trouve pas dans son établissement, on le trouve ailleurs, et les listes de diffusion jouent, là, un rôle essentiel (cf. le serveur Francopholistes du CRU). Mais les listes peuvent devenir chronophages : il faut trouver l'équilibre entre le temps passé à lire les messages et à y répondre, et l'apport que constituent les informations que l'on tire de cette lecture.
J'explique cette contradiction par la difficulté qu'a l'enseignant à accepter l'image que les autres renvoient de lui même. Montrer ce que l'on fait à l'autre bout de l'hexagone contient une certaine part d'anonymat. Le montrer aux collègues de sa classe est autre chose : on s'expose à une critique immédiate qui peut être violente (lorsque les habitudes d'échanges ne sont pas prises). Or les enseignants ne savent pas travailler en équipe : ils ne savent pas formuler une critique sur le travail d'un collègue, il ne savent pas accepter une critique sur leur travail.
Il va donc falloir un certain temps pour que, là encore, les comportements évoluent et que l'on arrive à une véritable mise en réseau, qui s'établisse sur le système de l'échange et non sur celui du parasitage. Heureusement quelques exemples solides existent : les Clionautes, Cartables net, Le projet Linux Edu d'Edres74.


2. La modification des relations interpersonnelles verticales.

Il s'agit essentiellement de la relation prof/élève. Elle est essentiellement modifiée par trois choses :
bulletLa mise en autonomie.
bulletLe plaisir que l'élève trouve à apprendre (mais un bon professeur peut arriver à cela, sans les TICE...)
bulletLe rapport à la machine : il peut arriver que l'élève sache mieux utiliser la machine que l'enseignant. La réaction de ce dernier est alors l'inquiétude : l'élève dit qu'il sait, mais sait-il vraiment ? et que va-t-il se passer si en fait, il ne sait pas ? ... Boom ?
Ainsi la relation n'est plus verticale descendante, mais horizontale ou verticale ascendante.

Cette modification de la relation a quelques implications, certaines ne sont pas liées aux TICE, mais doivent être prises en compte lorsque l'on se lance dans l'utilisation des TICE :
bulletÊtre plus proche, mais conserver une certaine maîtrise de la séquence de façon à conduire l'élève à la réalisation des objectifs posés.
bulletAccepter de se trouver en défaut.
bulletFaire comprendre à l'élève que, si le prof se trouve en défaut à un moment, cela n'implique pas qu'il est "nul" : ça ne pose pas trop de problème en primaire et au début du collège, ça en pose davantage en pleine crise d'adolescence.
bulletArriver à gérer l'"interporte".
D'autres sont spécifiquement liées aux TICE.
bulletArriver à gérer l'arrivée de travaux sur différents supports : disquettes, mél, papier.
bulletAccepter que l'action de formation ne se limite plus à l'heure de cours : on peut être sollicité par des élèves à domicile à travers le courrier électronique. La réalisation d'intranet et de réseaux de communications internes à l'établissement peut limiter cet effet, si cela est souhaité, mais cela modifie alors le rapport entre le professeur et l'établissement....
Mais cette relation peut aussi être la relation élève / adulte au sens plus large (administration, CPE, personne extérieure à l'établissement (spécialiste, parent d'élève, ...))
Elle pose plusieurs problèmes :
bulletCelle de la responsabilisation de l'élève : qu'il n'écrive pas n'importe quoi à n'importe qui, n'importe quand.
bulletCelle du débordement de sollicitations d'élèves par les adultes.
bulletTous ceux que je n'ai pas encore identifiés...
Si je globalise, la modification de ces relations est une modification profonde, qui dépasse largement le cadre de la classe : c'est la remise en cause d'un fonctionnement pyramidal qui est très français, et basé sur une descente de l'information et des ordres. Est-ce que le système éducatif français est armé pour subir la lame de fond que vont entraîner l'évolution de ces pratiques ?
Pour ma part, je ne le pense pas, car elle implique la remise en cause des modes de fonctionnement de tout le système : enseignants, corps d'inspection, politiques. On risque donc de se trouver (et c'est le cas actuellement) dans une situation où le discours de la hiérarchie (il faut travailler en réseau) est en contradiction avec ses actes (information et "ordres" descendants).




Synthèse :

Ainsi, dire que les TICE vont révolutionner le système éducatif me semble à la fois vrai et faux.
bullet Faux, car seules elles ne peuvent rien, ce ne sont pas les TIC qui génèrent des pratiques pédagogiques, mais des pratiques pédagogiques qui profitent des TIC pour s'exprimer pleinement. Les changements qui se mettent en placent à l'heure actuelle sont plus liés à l'introduction synchrone des TPE, travaux croisés, ECJS et TICE, qu'aux seules dernières.
bullet Faux, car si la technique - matériel suffisant, en état de marche et accessible dans les établissements - ne suit pas, elles n'ont aucun sens, et les seuls impacts qu'elles ont alors est celui de dynamiser l'économie du pays, de dégoûter les profs et les élèves, et de faire dépenser de l'argent à l'état.
bullet Vrai, car elles risquent de déstabiliser l'ensemble du système éducatif si leur introduction n'est pas maîtrisée.
bullet Vrai - mais dans ce cas, je parlerais plutôt "d'évolution" que de "révolution" - car elles conduisent progressivement les professeurs qui s'y lancent à travailler autrement, y compris sans ordinateur.
Quoi qu'il en soit, une seule chose me semble certaine, c'est qu'elle demande un gros investissement de chacun : élève, enseignant, parents, inspecteurs, Ministère ; un effort dont je ne suis pas sûr que l'ensemble du système éducatif ait pleinement conscience.

Pascal Boyries
Intervention IUFM de Besançon, 6 décembre 2000

Dernière mise à jour de cette page04 novembre 2006

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